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Programme RIR
RECITS ET IMAGES DU RÊVE

PROJET SCIENTIFIQUE

Alors que tout le monde s’accorde sur le fait que les rêves sont essentiellement visuels, c’est-à-dire constitués d’images, pourquoi se transmettent-ils principalement par le récit, dans la mythologie, la littérature et la psychanalyse ? Telle est la question à laquelle le projet « Récits et images du rêve » souhaiterait apporter une réponse.

Le rêve est universellement considéré comme un spectacle visuel. Nous employons d’ailleurs un seul et même verbe « voir » pour exprimer ce que nous percevons la nuit en rêve et ce que nous percevons éveillés, les yeux ouverts, si différentes soient ces expériences : tantôt, dans le noir ou les yeux fermés, des hallucinations auxquelles ne correspondent pas d’objets réels, tandis que les images ou scènes perçues défient les lois courantes de la présentation et de la perspective ; tantôt des objets réels, éclairés, qui obéissent à des lois physiques régulières et prévisibles. Il est donc étrange que le même mot « voir » puisse nommer des perceptions à ce point différentes. Mais c’est bien le cas : nous n’avons aucunement l’impression de deux sens distincts du « voir » (par exemple un sens « propre » et un sens « métaphorique ») lorsque nous passons du récit d’un spectacle vigile au récit d’un spectacle rêvé.

 

La distinction entre les spectacles du rêve et ceux de la veille est cependant considérable dans les images que nous en produisons. Autant la réalité vue est un modèle constant pour l’art (paysages, nus, natures mortes, portraits…), autant la réalité rêvée ne l’est pas. Telle sera du moins la première hypothèse à tester, dans ce projet scientifique, par une enquête iconographique dans les fonds patrimoniaux, qui sera également une enquête esthétique sur la caractérisation des genres dans lesquels la peinture s’approche au plus près des images du rêve. Bien des tableaux sans doute ont une dimension mythologique, voire onirique, ou représentent des rêves ou des songes de personnages historiques ou mythiques. Mais existe-t-il (hypothèse à examiner) des tableaux (ou des films) de rêves effectivement faits et datés par ceux qui les auraient faits (« mon rêve du 15 juillet 1675 », par exemple) ? Même les tableaux les plus imaginatifs, imaginaires, ou fantastiques (on peut penser, entre mille exemples, à Jérôme Bosch) ne sont pas spontanément reconnus, par le spectateur, comme des représentations de rêves effectivement faits. Dans les tableaux qui ont des rêves pour objets, les peintres nous montrent des rêves de rêves, des rêves rêvés, des rêves imaginaires ou imaginés, faits par d’autres, mais pas leurs propres rêves, leurs rêves réels. Le genre « peintures de rêves », au sens précis de représentations de rêves effectivement faits par les peintres, semble ainsi un genre manquant dans les arts plastiques, phénomène d’autant plus étonnant que les rêves laissent des souvenirs visuels très précis et que, si la plupart des gens seraient incapables de les peindre correctement faute d’éducation artistique, on pourrait attendre des peintres professionnels qu’ils le fassent au moins de temps en temps.

 

Par un contraste frappant, les récits de rêves effectivement faits sont en revanche partout présents dans la littérature sous toutes ses formes. Lorsque nous avons fait un rêve, nous brûlons généralement de le raconter, plutôt que de le peindre ou de le dessiner, comme s’il y avait, étrangement, continuité et non pas discontinuité entre le spectacle visuel du rêve et le récit qu’il semble appeler. Une enquête littéraire devra donc examiner la validité d’un certain nombre d’hypothèses selon lesquelles le rêve serait par nature plus proche du récit que de l’image. La principale de ces hypothèses consisterait à supposer que les rêves ressemblent à des récits en ce que tous deux enveloppent une syntaxe capable de la négation. Une part très considérable des récits de rêve comporte en effet des éléments négatifs (« elle n’avait pas son air habituel », « il n’y avait pas d’herbe sur le chemin », « le boulanger n’était pas ouvert »), qui peuvent exprimer des désirs insatisfaits, des manques, des dénégations, ou une censure –autant de phénomènes qui sont au cœur du mécanisme de la formation des rêves. Or il semble aussi facile pour le récit qu’impossible pour l’image d’exprimer la négation. On ne peut pas peindre un chemin sur lequel il y aurait « des cailloux mais pas d’herbe », ou une personne « qui n’aurait pas son air habituel » : car on ne peut pas peindre, par définition, c’est à dire donner à voir, quelque chose d’absent. On pourrait également tester l’hypothèse selon laquelle la spatialité de la peinture serait mal adaptée à la temporalité des rêves, et se demander, de ce fait, si le cinéma, art du récit par l’image, ne serait pas mieux à même de capter et de restituer les rêves. De fait, les rêves sont très présents dans le cinéma, mais (comme en peinture) connaissons-nous des films reproduisant des rêves effectivement faits par leurs auteurs ?

 

Il s’agira alors, par une enquête rhétorique ou stylistique, de se demander s’il existe des spécificités ou des marqueurs des récits de rêves. Il règne souvent, sans doute, dans les récits de rêve, une ambiance particulière ou un type de narrativité assez reconnaissables. Mais bien des récits de rêve (ou des parties de récits de rêves) ne diffèrent pas de récits de situations banales ou quotidiennes (pensons par exemple, chez Freud, au rêve de la « belle bouchère », qui cherche en vain de la nourriture chez des commerçants qu’elle trouve fermés). La description d’une chose ou d’une situation « réelle » ne se distingue pas facilement de la description d’une chose ou d’une situation « rêvée ». Lorsque Balzac décrit certains quartiers de Paris (par exemple les galeries du Palais Royal dans Les Illusions Perdues), il recompose et invente en grande partie l’objet en question, bien que cet objet existe. L’imagerie dont procèdent de tels textes, l’imagerie qu’ils peuvent engendrer à leur tour chez le lecteur, diffèrent-elles d’ailleurs des images du rêve ? Freud avait justement noté, dans un court texte de 1908 intitulé « La création littéraire et le rêve éveillé », recueilli dans les Essais de psychanalyse appliquée, la fréquente proximité thématique entre la production littéraire et les fantasmes du « moi ». Et certains romanciers (par exemple Robbe-Grillet, ou Perec dans La Vie mode d’emploi), se sont précisément installés sur cette frontière indécise où on ne peut jamais savoir si le récit décrit un objet ou un personnage réels, ou leur image sur une photo ou sur un tableau, ou un fantasme, ou un rêve.

De ce point de vue, il faudrait peut-être alors renverser les perspectives : non plus appliquer le modèle visuel de la perception à l’analyse du rêve, mais appliquer au contraire le modèle narratif du rêve à la perception visuelle elle-même. L’enquête philosophique aura à examiner la pertinence de l’hypothèse d’une constitution narrative ou descriptive, ou discursive, ou propositionnelle, de la réalité elle-même, ou, si on ne veut pas aller jusque là, de la réalité telle que nous la percevons. Selon une telle hypothèse, le monde que nous croyons percevoir directement serait en réalité un monde recomposé, comportant principalement les objets que nous pouvons nommer et reconnaître, un monde composé, donc, de notre lexique et de nos habitudes, c’est-à-dire un monde souvenu, imaginé, ou rêvé, autant que perçu. La perception, tout comme le rêve, s’y avèrerait structurée par le langage, ce qui expliquerait assez bien, finalement, cette impression universellement partagée, et dont nous étions partis, d’un acte de « voir » identique et univoque dans le rêve comme dans la perception visuelle habituelle.

 

Ici d’ailleurs prendrait sens, en faveur de cette hypothèse, la mention du phénomène remarquable de la conjugaison des yeux dans le « sommeil paradoxal », en lequel on s’accorde aujourd’hui à voir le moment du rêve. Comme le fait remarquer Claude Debru dans sa Neurophilosophie du rêve (p. 51), dès la découverte du phénomène du « REM » ou « rapid eye movement » (« mouvement oculaire rapide »), les chercheurs avaient remarqué la parenté profonde entre ces mouvements oculaires et ceux de la veille : alors que, dans les autres phases du sommeil, les mouvements des deux yeux sont lents, continus et dissociés, ils sont rapides, saccadés et conjugués dans le sommeil paradoxal comme dans la veille (comme par exemple lorsque nous lisons ou lorsque nous regardons défiler le paysage d’un train en marche). Une telle observation pourrait donner vraisemblance (ce serait l’objet d’une enquête scientifique) à l’hypothèse selon laquelle, dans la vision vigile, la dimension « perceptive » n’est en réalité que momentanée, ou discontinue, tandis que l’intervalle entre deux perceptions est reconstitué par des hallucinations ou projections de souvenirs permettant la reconnaissance et l’identification de ce qui a été fugitivement perçu, plutôt que par des perceptions à proprement parler –la présence de saccades oculaires, ou arrêts perceptifs brefs, laissant ainsi supposer, dans la veille comme dans le sommeil, des phases intermédiaires hallucinées.

 

Réalisations prévues

Le projet « Récits et Images du Rêve » se développera selon les modalités de la recherche académique et scientifique. Un séminaire régulier en assurera la continuité ; des journées d’études sont prévues à la fin de la première année, puis des colloques plus importants en fin d’années 2 et 3, en alternance entre Paris et Florence.

Outre les publications académiques liées à de telles manifestations, l’objet même du projet « Récits et Images du Rêve » devrait conduire à la publication, sous forme d’une banque de données en ligne, et / ou d’un catalogue imprimé, d’images et / ou de films effectivement faits (parfois appelés « autobiographiques »), dans la mesure où il en existe (car ils sont très rares, autant qu’on puisse en juger au début de cette recherche, à l’exception de la fameuse aquarelle de Dürer, étudiée par Jean-Claude Schmitt dans son article « Récits et Images du Rêve au Moyen âge, Ethnologie Française, 33, 2003-4, 553-563), et à leur mise en relation, lorsque c’est possible, avec les récits de ces mêmes rêves.

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